Chez « Torine »
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Entre les années 1944 et 1950 existait, Montagne Ste Walburge, dans une petite maison située en face de l'entrée de l'ancien hôpital des Anglais, une épicerie installée au rez-de-chaussée de l'habitation. C'était chez « Torine ».

Pour entrer chez « Torine », on devait franchir une petite barrière à claire-voie dont un montant était surmonté d'une clochette avertissant de la présence d'un client. À l'image de la maison, le magasin était logé dans une minuscule pièce. D'emblée, d'un regard, on avait devant soi une véritable « Caverne d'Ali Baba » de l'alimentation. Sans le savoir, « Torine » avait créé une mini supérette. On y trouvait de tout : conserves, légumes frais, fruits, boulangerie, charcuterie, boisson de toutes sortes, produits d'entretiens, cigarettes belges bien en vue et cigarettes américaines sous le comptoir. Il y avait même, pour les enfants, un présentoir vitré renfermant toute une variété de « chiques » : des lacets au jujube, des pastilles d'acide citrique, des boules de neige, des « chiklettes » (Chewing-gum), des cornets-surprises et de merveilleux coqs en sucres multicolores montés sur un bois.

Le comptoir, derrière lequel officiaient Torine et son époux Guillaume, était petit, encombré de barres de chocolat « Jacques » et de chocolats panachés « délice des fées », vendus en vrac. On y trouvait aussi des gaufres au sucre et aux fruits. Sur un coin trônait un gros récipient cylindrique transparent fermé par un gros bouchon en liège. Il contenait de la « verdure », sorte de concentré très salé d'oseille, de cerfeuil, et d'épinards. Cette « verdure », vendue au poids servait à réaliser de bonnes soupes « vertes ».

Au-dessus du comptoir, accrochés à une barre en cuivre, pendaient des saucissons d'Ardennes à l'ail ou sans ail selon la couleur de la ficelle qui les retenait. Le dessous du comptoir était constitué d'un ensemble de petites glacières, sorte de garde-manger refroidis au moyen de blocs de glace fabriqués et livrés régulièrement par un glacier. Ne pas confondre avec un marchand de crèmes glacées ! Car en ce temps-là, les comptoirs frigo à l'électricité étaient rares. Dans ces glacières on y mettait les produits laitiers et les charcuteries. Aux murs, ce n'était qu'étagères sur lesquelles étaient posées et bien rangées les boîtes de conserve ainsi que les produits d'entretien.

La vitrine, petite, une simple fenêtre où Torine exposait ses plus beaux fruits : raisins, fraises, cerises bigarreau ou altesses noires et croquantes, en prévision des personnes qui rendaient visite aux malades de l'hôpital. Chez Torine, les saucissons, boudins, jambons, pâtés et fromages se coupaient au moyen d'un long couteau bien affûté. On pesait sur une balance blanche dite « automatique » installée sur le comptoir. Cette balance comportait un plateau, entouré d'une petite ceinture métallique, sur lequel on déposait la denrée. Devant le plateau, il y avait une sorte d'éventail au sommet duquel apparaissait, sur un cadran, le résultat de la pesée.

Pour les légumes, on utilisait une balance posée à même le sol. La pesée se faisait au moyen de poids que l'on plaçait sur un des plateaux jusqu'à obtenir un équilibre entre les deux. 

La clientèle était variée : ménagères du voisinage, personnel de l'hôpital, patients en pyjama et le dimanche matin un grand nombre de personnes rendant visite à des malades. Il n'était pas rare qu'un patient en pyjama ne pouvant traverser la rue pour se rendre au magasin, hélât Torine afin de lui passer commande, de cigarettes, d'une pâtisserie ou de fruits. Dans le magasin, on était toujours au courant des derniers potins du quartier ou d'anecdotes courant sur l'hôpital.

Maintenant, avec les grandes surfaces, les emplettes se font « vite fait bien fait ». Plus de causettes, plus de potins, juste quelques échanges en paroles avec la caissière. Nous n'avons plus ces senteurs si caractéristiques aux petites épiceries faites d'effluves provenant des légumes, des fruits, du pain et des épices vendus au poids.

Bon sang, comme elles nous manquent ces petites épiceries d'antan pour l'ambiance et la chaleur de l'accueil qui y régnaient !

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne en page 23.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne