Sports d'hiver en Montagne Sainte-Walburge
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Nous sommes en hiver. La nuit a été longue. Je m'éveille, je m'étire et baille un bon coup. Je prête une oreille attentive aux bruits habituels de la rue et n'entends rien. Pas de « clip-clap » provoqués par les pas des passants, pas de « cataclop » des sabots des chevaux tirant les charrettes du boulanger, du légumier et du marchand de charbon Tout semble feutré. Que se passe-t-il ! Je me précipite à la fenêtre et je vois avec émerveillement, tout en écartant les rideaux, qu'il a neigé pendant la nuit. En regardant vers le haut de la rue on a l'impression qu'une main de fée a déposé un long manteau de blanche hermine. Que c'est beau !

Vite, je m'habille, je déjeune en quatrième vitesse et me précipite, tout  de go, vers la cave. Dans un fouillis indescriptible, je cherche mon bon vieux traîneau. Je le trouve, plein de poussière, avec les patins tout rouillés. Un petit coup de chiffon et un petit coup de papier émeri, le voilà tout net et tout propre, prêt à l'emploi.

En sortant de la maison, je constate qu'il est tombé une bonne dizaine de centimètres de neige. Le corps des balais est déjà sur place. Nos imposantes balayeuses de rues ont troqué leur balai pour un petit panier en osier contenant du laitier (gravier d'origine industrielle). Avec une petite pelle, elles sèment à l'envi de chaque côté de la voirie, tel le «  geste auguste du semeur » que nous traduisions, en lecture, à l'école primaire, par « le geste d'auguste le semeur ». À l'époque les camions de salage n'existaient pas. De ce fait, la neige ne fondait pas et subsistait quelque temps, pour notre plus grande joie. Comme la rue est en forte déclivité, peu de voitures ou camions osent s'y aventurer. Déjà quelques riverains brossent la neige de leur trottoir pour former des tas d'une quarantaine de centimètres de haut  dans les rigoles.

En tirant mon traîneau, je monte doucement. De loin, j'aperçois la maison de Fernand dit « Fifi jaune d'œuf ». La façade est constellée d'impacts de boules de neige. Que s'est-il passé, pourquoi un tel bombardement ? Fernand qui n'est pas à une facétie près s'est moqué d'un groupe d'étudiants qui descendait la rue. Vraisemblablement, il a lancé une boule neige dans leur direction. La réaction n'a pas tardé. Assailli par de nombreux projectiles, Fernand n'a trouvé son salut qu'en se réfugiant chez lui. Cette retraite n'a pas coupé l'ardeur des étudiants qui ont continué à canarder de plus belle la façade de la maison.

Comme le laitier répandu  par nos braves balayeuses ne permet pas à nos traîneaux de glisser convenablement, nous devons donc trouver un autre endroit pour nos glissades. C'est ainsi que nous décidons, avec quelques copains, de nous rendre vers le dessus de la rue et d'utiliser, comme piste, le petit terrain  situé au sommet des escaliers du Thier Savary, à l'endroit où se construit actuellement une imposante bâtisse.

La piste n'est pas bien longue, mais avec une petite bosse verglacée nous y trouvons notre plaisir. Sur une journée, il est impossible de chiffrer  le nombre de descentes et de remontées. Aussi, pour varier les plaisirs, nous inventons toutes sortes de figures inédites sur nos traîneaux : descentes sur le ventre avec deux ou trois copains, en équilibre instable, sur le dos, descentes, assis, avec un copain sur les épaules. Le must, une descente debout sur les patins, à la manière de Ben Hur sur son char.

Dans la soirée, après avoir soupé, je regarde par la fenêtre et constate qu'il neige abondamment, recouvrant le laitier semé précédemment. Les réverbères allumés par notre ami Victor, diffusent une lumière jaunâtre, faisant scintiller de mille feux les cristaux de neige. La piste de luges est là, toute prête, luisante à souhait. Elle nous invite. Il ne faut pas nous le répéter deux fois, nous sommes prêts pour une descente nocturne. La chaussée est à nous, rien que pour nous.

Je retrouve, Marcel, Nicole, Willy, Monique. Nicole est venue avec sa grande luge Donnay à 5 places. De suite, nous grimpons jusqu'au cinéma Le Moderne ; nous nous installons, tant bien que mal, sur la luge. Marcel est devant, c'est lui le pilote. Moi, avec mon gabarit, je prends place à l'arrière, la moitié du postérieur dans le vide. Attention, nous démarrons, il s'agit de bien se tenir. Tout de suite, nous prenons de la vitesse, on glisse parfaitement, nous négocions le grand virage à plein tube. Chaque fois que Marcel donne de petits coups de pieds pour freiner ou maintenir la bonne direction, il soulève un nuage de neige poudreuse qui nous fouette et mouille  le visage. On rit, on crie, les riverains viennent aux fenêtres pour admirer le spectacle d' « Holliday On Ice »  et nous regardent dévaler la pente à fond la caisse vers la Place Hocheporte. Descendre, c'est bien, mais remonter c'est autre chose. Heureusement à cinq on discute, on rigole et on ne se rend pas compte du temps qui passe. Nous profitons au maximum des conditions excellentes de glisse et effectuons plusieurs descentes. Comme je suis le plus mal installé, à l'arrière de la luge, il arrive que l'on me perdre en cours de route, glissant sur mon postérieur dans un grand éclat de rire, pendant que les autres, tout en se bidonnant, continuent leur descente vertigineuse, sans se préoccuper de moi.

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin, et il nous faut bien, la mort dans l'âme, rentrer à la maison. C'est à regret que nous quittons notre piste enchantée. Si j'en parle ainsi, maintenant, c'est que cette situation ne s'est pas présentée souvent, deux ou trois fois peut-être. Ne dit-on pas que dans la vie, c'est la rareté d'une chose ou d'un évènement qui procure le plus de plaisirs.

Jean de la Marck