Victor : notre allumeur de réverbères
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Bien avant que la fée électricité n'envahisse nos rues, l'éclairage public était assuré par des lanternes appelées réverbères. Chaque rue, chaque place, chaque boulevard possédait un réseau de gaz de ville alimentant des réverbères soit placés sur un poteau soit placé sur une console fixée sur les façades des maisons. La mise en service des réverbères ne se faisait pas automatiquement comme c'est le cas pour les lampes fonctionnant à l'électricité. Non, il fallait, pour chaque réverbère, une intervention manuelle. Le service du gaz possédait une équipe d'allumeurs de réverbères qui sillonnait les rues de la ville.

Victor, notre allumeur de réverbères de la Montagne Sainte-Walburge, faisait partie de ces précieux fonctionnaires.

À la tombée de la nuit « entre chiens et loups » il apparaissait au débouché des escaliers menant de la rue des Anglais à la Montagne Sainte Walburge. Il était là, portant sur son épaule sa longue perche de bambou de 2 mètres, munie dans le haut d'un embout métallique renfermant un corps en ignition et dans le bas une grosse poire en caoutchouc reliée jusqu'à l'embout par un fin tuyau en cuivre. Son premier « client » était un réverbère surmontant une vespasienne. Prenant sa perche à deux mains, il actionnait un petit robinet d'arrivée de gaz puis introduisait l'embout métallique. Et là, d'un geste précis, il pressait la poire. Une sorte de vapeur incandescente se répandait à l'intérieur de la lanterne puis comme par miracle, après dissipation de la vapeur, apparaissait une petite boule jaune qui éclairait la vespasienne et les abords immédiats. Ce premier travail accomplit, Victor notre allumeur, replaçait sa perche sur l'épaule et s'en allait vers un prochain réverbère. Il marchait bizarrement, osseux et courbé, il avait un long nez qui à chaque pas semblait rejoindre le bout de ses souliers. Cette silhouette très typée donnait parfois des surprises. En automne, par temps de brouillard, compte tenu de la lumière jaunâtre des réverbères, sa silhouette dégingandée apparaissait sur le mur blanc de l'hôpital des Anglais. On aurait dit un spectacle d'ombres chinoises proche d'une atmosphère à la Simenon. Bien sûr Victor n'en avait cure et continuait tel un magicien à déposer une étoile sur les façades des maisons munies d'un réverbère. De loin il était facile d'observer sa progression.

Dès potron-minet, Victor faisait le parcours de la veille en sens inverse. Muni d'un long bâton il coupait l'arrivée de gaz du réverbère et éteignait une à une les étoiles posées la veille. Son travail de brave fonctionnaire au service du gaz n'était pas terminé. En effet, la journée était consacrée à l'entretien des lanternes. Muni d'une petite échelle étroite, il en nettoyait les réflecteurs afin d'assurer une bonne diffusion de la lumière. Il remplaçait le cas échéant, un manchon défectueux. Le manchon était la pièce principale du réverbère, c'était lui le fameux « bec de gaz » sorte de petite boule en matière très friable qui en s'enflammant par l'apport du gaz donnait une lumière jaune et vive. Après ses travaux, notre Victor rentrait au service du gaz pour reprendre sa perche et commencer sa tournée du soir. Maintenant les réverbères ont disparu et ont fait place à l'éclairage public de la Fée Electricité.

N'empêche, dans ce monde automatique qu'est l'éclairage public actuel qui d'un seul coup éclaire toute une rue, un petit brin de nostalgie peut être offert à nos « Victor » bien que ne pouvant rivaliser avec la Fée électricité, n'en furent pas moins de sacrés magiciens !

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne en page 16.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne